Compagnie L'Air de Rien | France Bleue – Christine Méron pour le projet « voix (re) tranchées »
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France Bleue – Christine Méron pour le projet « voix (re) tranchées »

France Bleue – Christine Méron pour le projet « voix (re) tranchées »

Christine Méron : Alors c’est un projet qui tente de célébrer le centenaire de la fin de la guerre de 14-18 à travers le regard des jeunes ce qui était très important. Et ce projet est assez ambitieux, puisqu’il est en trois parties : il y a donc un livre, une exposition et une pièce de théâtre.

La partie livre a été relayée d’abord par tous les élèves de l’immaculée Conception, c’est-à-dire toutes les classes de 3eme se sont engagées pour ce projet. On a commencé avec un jeu de rôles où les jeunes ont choisi d’après des cartes d’identité qu’on avait tracées avec Guillaume de Moura qui est le directeur artistique de ce projet. On choisit donc une identité : alors ils étaient par exemple de simples paysans, ils étaient médecins, ils étaient étudiants, ils étaient écoliers, ils étaient infirmiers… Et après les avoir baignés avec nos collègues d’Histoire, les avoir nourris de toute l’Histoire de 14-18, les avoir emmenés aussi au cinéma voir  Au revoir là-haut, après les avoir baignés dans des lectures et des films, on leur a fait écrire ces lettres.

Il y a eu 101 lettres qui ont été produites par les 160 élèves : certains élèves ont travaillé par deux ou par trois parce que nous n’avions que 101 destinataires et donc ces jeunes-là se sont mis à écrire des lettres d’après leurs rôles et avec beaucoup de travail d’écriture, parce que mes collèges et moi on a fait écrire jusqu’à  4 ou 5 fois leurs brouillons pour que leurs lettres soient absolument parfaites à tout point de vue. Et puis ça a dépassé nos espérances : on s’est retrouvés avec des lettres très customisées, avec des lettres trempées dans le thé. Et puis certains élèves sont allés demander aux professeurs d’arts plastiques de leur donner  des sergent major pour écrire à la plume.

Ils ont écrit ces lettres et ils ont attendue pendant 3 semaines ces lettres. Ils se languissaient de recevoir les lettres parce qu’évidemment les lettres étaient à Versailles ou au Mesnil Saint-Denis.

 

Richard Gauthier Alors j’ai bavardé tout a l’heure avec les élèves qui ont vraiment joué le jeu jusqu’au bout et elles ont, ces élèves,  vraiment apprécié de se glisser dans la peau d’une personne durant ce conflit et j’ai discuté avec une élève qui était déserteur, une élève qui se glissait dans la peau d’une femme partie au front, elles ont vraiment joué le jeu, elles ont été très émues par cette expérience.

 

Christine Méron : On avait évidemment beaucoup de craintes parce que pour des jeunes d’aujourd’hui,  cent ans sur le curseur de leur conscience historique c’est l’Antiquité.  Donc on se disait : « Mais comment vont-ils appréhender cette histoire d’il y a cent ans ? » Et effectivement le fait de se mettre dans la peau d’un personnage et de l’incarner et de l’habiter, de lui trouver une histoire, une histoire personnelle, une histoire professionnelle, une histoire sociale, et bien c’était le meilleur moyen  de déclencher en eux la conscience. Qu’au bout du compte ils aient 14 ou 15 ans, ils ne sont pas très loin des gens qui sont partis il y a cent ans et s’apercevoir que ces jeunes-là raisonnaient comme eux, pensaient comme eux, avaient les mêmes peurs qu’eux-mêmes ont eues en écrivant.

C’est-à-dire que l’adolescent qui a écrit qu’il était déserteur a bien compris toutes les difficultés auxquelles il pouvait se heurter. Nous avons eu aussi des adolescents qui se sont mis dans la peau d’automutilés, comme nous avons eu des jeunes qui étaient patriotes, qui croyaient à la guerre et au fait de servir la France, donc ça c’est très intéressant.

 

Richard Gauthier : Alors ces lettres-là on les retrouve dans le livre. Alors il y a puisque c’est un projet en trois parties si je puis dire, il y a le livre, il y a une exposition et une pièce. Alors qu’en est-il de l’exposition et de la pièce ?

 

Christine Méron :Alors pour le livre je voudrais simplement dire que toutes les lettres ont été publiées, c’est -à -dire que nous n’avons fait aucune sélection mais ce que je dois ajouter aussi c’est que devant la qualité du projet, beaucoup d’enseignants ont voulu participer au projet ! Donc le livre réunit effectivement des lettres, toutes les lettres de nos élèves, mais aussi des bandes dessinées, des maquettes, mais aussi des lettres en anglais, des lettres en allemand, des travaux de physique, des travaux de technologie qui ont été réalisés soit à l’Immaculée soit dans les autres établissements.

Pour ce qui est de l’exposition, elle va d’abord circuler début avril dans les différents établissements. On commence par le lycée Grandchamp puisque des élèves de seconde et de première ont participé au projet Voix (re)Tranchées. Cette exposition présentera quatre totems faits en palettes pour évoquer les palissades qu’il y avait dans les tranchées. Cette expo donnera aussi des vidéos à regarder et à écouter avec des casques et puis les meilleurs travaux de chaque établissement où les travaux les plus spectaculaires de chaque établissement.

Et donc après Versailles elle ira au Mesnil Saint-Denis et ensuite elle viendra à Évreux pour notre Journée des arts qui a lieu au mois de juin.

 

Richard Gauthier :Et la pièce ?

 

Christine Méron : La pièce… nous, à Évreux,  on y a participé d’une certaine façon : une classe d’élèves de Versailles va lire des lettres de poilus -et parmi elles, celles qui ont été rédigées par les Ébroïciens. Au Mesnil Saint-Denis, il y a des jeunes élèves chorégraphes qui ont monté des tableaux vivants. Les élèves de Versailles et du  Mesnil joueront la pièce  que j’ai écrite et  qui s’appelle Le Grand Festin. Elle sera jouée et dans  cette pièce, des lettres de Poilus rédigées par tous les élèves des établissements seront lues :  autrement dit, nos élèves sont  tous auteur set co-auteurs de ce spectacle.

 

Richard Gauthier : Très bien. Tout à l’heure vous évoquiez  Au revoir Là-haut. Le livre a eu beaucoup de succès on le sait, il a été récompensé par un prix Goncourt, et le film ? Vous avez été étonnée du succès ?

 

Christine Méron : Quand on aime Albert Dupontel et qu’on connait sa culture et sa fibre, on se disait : Mais comment va-t-il faire pour s’emparer d’un bouquin pareil ? Et en fait les jeunes ont aimé, ils sont vraiment rentrés dans l’histoire : c’est la démobilisation, c’est l’histoire des gueules cassées, de tous ces gens qui ont été laissées pour compte.

Ça ne m’étonne pas du succès parce que quand j’ai vu la réaction des 160 élèves de l’immaculée à la séance, j’ai compris qu’ils avaient reçu un coup de poing sur la figure ! Ils étaient vraiment stupéfaits et en plus éblouis parce qu’il y a un travail artistique, esthétique du film de Dupontel qui est extraordinaire.

Et moi en tant qu’adulte je trouve qu’il y a une fidélité et un rendu du livre qui dépasse même toutes les attentes. Enfin personne, aucun lecteur qui avait aimé le livre n’a été déçu de la mise en scène et de l’interprétation et la façon dont Dupontel a adapté le livre… C’est une très bonne adaptation.

 

Richard Gauthier : Pourquoi c’est important de parler de la Première Guerre Mondiale à des élèves de 3e ? Pourquoi c’est important qu’ils connaissent ce conflit la et ses répercussions ?

 

Christine Méron : D’abord c’est très important parce que la guerre de 14-18 a façonné, a induit tout notre 20èsiècle et le 21èsiècle c’est-à-dire que 14-18 a été une rupture, la première rupture avec le grand siècle, le 19èmesiècle, le siècle des romantiques, le siècle des naturalistes donc elle a marqué un véritable virage parce qu’il y a une littérature qui restait encore dans le 19èmesiècle,  il y a encore des habitudes, des mentalités donc ça a été un brutal passage au 20èsiècles avec un destin national qui était déjà tracé. Et puis parce que pour moi 100 ans c’était la possibilité pour les enfants d’interroger leurs parents, leurs s- parents, leur arrière- grands- parents quand ils en avaient. Ce sont des passeurs, et ce que je pense fondamental dans mon métier, c’est que des enfants soit passeurs, passeurs évidement du goût littéraire et de l’esthétique mais aussi passeurs d’Histoire. Ce sont enfin de futurs citoyens, ce ne sont pas de futurs élèves, de futurs cadres, de futurs techniciens ce sont aussi des futurs citoyens.

 

Richard Gauthier : Vous avez peut-être fait écrire des lettres à des élèves qui n’en n’avaient jamais écrites, à l’air des textos ?

 

Christine Méron : Exactement, en plus ce que nous découvrons nous professeurs de français c’est que quand vous donnez une rédaction, expression écrite ou argumentation il y a beaucoup d’élèves qui sont rebelles qui vous disent : « Ah je n’aime pas écrire, je sais pas quoi écrire, je n’ai pas d’imagination. » Alors que là, la stupéfaction pour nous toutes enseignantes de lettres,  c’était de découvrir que les enfants raffolent de l’écriture quand elle est en situation authentique. C’est-à-dire qu’ils écrivaient à des vrais destinataires, réels, en chair et en os et ils n’écrivaient pas à un professeur. Tout à l’heure une adolescente a raconté qu’en fait  elle avait peur que sa lettre ne soit pas bien reçue, qu’elle espérait que celui qui allait la lire la trouve bien et qu’il lui réponde des choses e. Du coup dans la foulée,  quand j’ai vu ce goût pour l’écriture, j’ai décidé de crée un atelier d’écriture entre une heure et deux heures moins le quart alors que les élèves finissent tous leurs cours à midi et demi : donc ils mangent avec un lance pierre et je m’attendais à dix ou douze élèves ! En fait j’en ai trente- cinq qui, depuis le mois de novembre, me suivent et viennent tous les mardis travailler l’écriture. D’ailleurs il y a quelques productions de l’atelier d’écriture dans le livre aussi.

 

Richard Gauthier : Alors j’imagine votre fierté et j’imagine que vous êtes très heureuse de l’enthousiasme suscité par ce projet et la manière dont les élèves s’en sont emparés.

Christine Méron : Oui je suis vraiment très fière d’eux parce que je trouve le rendu de leur travail absolument extraordinaire et de qualité : ce sont des amateurs mais de qualité. Et puis j’ai été très contente parce que ça ne fait que la deuxième année que je suis dans cet établissement et  de voir comment j’ai pu emmener avec moi des collègues, comment on a pu travailler tous ensemble, ça, c’est assez extraordinaire parce que vous savez je ne sais pas comment ça se passait à l’Immaculée, il y a eu beaucoup de projets, mais dans les établissements que j’ai traversés, les projets sont parfois rares. Or moi je peux dire que j’ai commencé ma carrière dans un projet, dans la pédagogie de projet et je ne sais pas faire autrement, et je trouve que c’est très important pour les jeunes mais aussi pour nous adultes, enseignants, de participer à des projets qui peuvent paraître  ambitieux, inenvisageables. Et puis jour après jour, on arrive à les construire et on arrive à faire quelque chose qui se tient, qui a de la tenue et qui suscite même l’enthousiasme des autres.

 

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