La Belle & la Bête – nos intentions
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LA BELLE ET LA BÊTE
intentions

Intentions de mise en scène

Sensualité et Sexualité. Des préoccupations au centre de nos relations sociales. Ces rapports humains nous font vivre, ils nous obsèdent, ils nous transcendent. Les corps respirent, transpirent. Les corps subliment, ils se tendent, s’apaisent. Les corps offrent, les corps reçoivent et demandent. Les corps sont le creuset et le véhicule de toutes ces énergies qui nous rendent vivants, uniques. Toutes ces énergies qui nous empêchent de devenir des objets aux fonctions purement mécaniques.

 

Encore faut-il pouvoir les cultiver, les faire grandir et les transmettre ces énergies, ces sensations et émotions qui nous sont tellement nécessaires.

 

Comment permettre à nos corps de vivre nos émotions dans nos sociétés puritaines, où un ordre moral veut s’imposer, trop souvent dicté par les médias, la bien-pensance, le politiquement correct ou des écoles de pensée prétendument religieuses ? À vouloir tellement les contraindre avec un zèle et une autorité terrifiante, les corps ne vivent plus ou vivent n’importe comment. On se désole des ravages de la pornographie et on critique les modes de vie des sociétés traditionnalistes tout en condamnant la sexualité… Combats, certes menés souvent à raison. Mais au lieu de s’acharner à hurler sans cesse contre tout cela, en voulant imposer à une société tout entière des normes et des dogmes, n’est-il pas urgent de libérer les pensées et d’accepter la diversité tout en s’attaquant aux causes d’un mal être corporel flagrant ?

 

Les énergies corporelles ne circulent pas librement entre les êtres – ont-elles réellement circulé correctement un jour ? – parce qu’on ne veut pas apprendre aux plus jeunes comment les faire circuler. On ne veut pas leur donner les outils pour qu’ils puissent se comprendre, qu’ils puissent comprendre l’autre et ainsi créer des relations bienveillantes et épanouissantes. Ou si peu.

 

Aujourd’hui, chez les adolescents, se tenir par la main a systématiquement une connotation sexuelle ! Le frôlement de deux corps est obligatoirement le résultat d’une pensée perverse, immorale, ou tout du moins déplacée ! Situation désastreuse qui ne génère que frustrations, incompréhensions, fantasmes, obsessions. Alors pour faire bonne figure, pour survivre au milieu de relations humaines codifiées et antinaturelles, pour tenter de ne pas exploser, on porte de multiples masques. Tandis que dans l’ombre, on ne maîtrise rien et les situations dégénèrent : violences sexuelles, abus, irrespect du corps de l’autre et de son propre corps…

 

La Belle et la Bête est trop souvent résumée comme étant une histoire sur la rédemption d’une jeune femme face à la brutalité d’un être monstrueux. Si la Belle se résout à se porter prisonnière de la Bête, il ne faut pas oublier que la Bête ne redevient prince que parce que la jeune femme choisit de revenir par affection pour son ami la Bête. Le conte nous explique qu’on ne peut forcer les gens à créer ces rapports affectifs entre eux, que la libre acceptation est une condition fondamentale. Mais La Belle et la Bête nous montre aussi que le respect et l’entente mutuelle sont nécessaires à l’épanouissement d’une sensualité et d’une sexualité saines.

 

Alors, avant de brandir les épouvantails de toute sorte et de déclarer avec autorité la liste des interdits, il est temps de montrer à nos enfants que les relations humaines sont belles, que la sensualité est belle, que la sexualité est belle, quand elles se vivent avec respect, librement, sans arrière-pensée malsaine. Que les rapports entre les êtres sont beaux quand ils sont entrepris dans l’unique objectif du bonheur, du plaisir et du bien-être.

 

Guillaume de Moura

Intentions de la chorégraphe

« Ce qui est redouté comme un acte bestial devient une expérience de profonde humanité et d’amour. »

Bruno Bettelheim, Psychalanyse des Contes de Fées (1976)

 

La Belle et la Bête : une expérience de la rencontre. Au-delà de la richesse symbolique et de la fonction initiatique du conte, c’est bien de cela qu’il s’agit. Une déclinaison de la rencontre entre deux inconnus, deux univers : la Belle avec la Bête, le langage du corps avec celui des mots, l’énergie du hip hop avec celle de la danse contemporaine…sans jamais circonscrire les frontières. Qu’importe de tomber amoureux d’un étrange étranger – qui ne l’est pas ? – l’essentiel se place au fond du cœur.

 

Belle est un personnage universel. Sa quête personnelle nous a interpellé et donné l’envie de parler de la construction de soi : à travers sa recherche d’accession à l’intime, dans le passage de l’enfant à l’âge adulte, dans la libération des sentiments, des émotions et des intuitions. Comment aller à la découverte de son propre corps et de ce qui l’habite pour mieux l’apprivoiser ? Apprendre à écouter son langage intérieur pour affiner la perception du monde qui nous entoure. Apprendre à ressentir et comprendre qu’une sensibilité assumée n’est pas aveu de faiblesse. Laisser la place au toucher, sens essentiel à notre survie mais trop souvent étouffé, négligé voire condamné. Un sens auquel on prête des intentions réductrices tandis qu’il nous permet de créer une autre forme de communication, si riche. Apprendre ou réapprendre à toucher donc, en respectant l’espace et le lieu de chacun. Savoir se partager tout en restant chez soi. Montrer que le cœur s’apprivoise autant que le corps.

 

Ce conte, à travers sa relecture, était le point de départ idéal pour s’adresser à un public adolescent. L’adolescence marque par son état la perte temporaire de nos repères corporels et spatiaux. Elle nécessite une véritable réadaptation au monde, à la manière d’une petite révolution intérieure dont les revendications doivent s’inscrire en dehors de soi pour exister. Sans nier le besoin d’ancrage dans le réel et l’attachement à un discours raisonné et introspectif, elle lui faut également développer son accès à l’émotion, à l’intime, à l’imaginaire et à la rêverie. Réfléchissons ensemble à la façon de donner des clés à chacun pour se construire en individus, en dehors des schémas attendus et préconçus, pour se réaliser en harmonie. Dans ce courant de vie qui passe et qui fluctue, où trouver les ressources pour s’émanciper et s’accepter ? Pour accueillir les sentiments qui nous animent, ceux qui surgissent sans crier gare, ceux qui se développent au contact de l’autre, ceux qui sont là, tapis dans l’ombre, et ne demandent qu’à s’exprimer ?

 

Une partition corporelle et chorégraphique s’est donc naturellement imposée dans le cheminement de cette création. Elle permet ainsi d’en prolonger le discours par le sensoriel et ancrer le propos dans une strate plus organique et instinctive.

Cette dernière, aujourd’hui encore trop peu abordée, est mise de côté au profit de l’unique oralité. Comment s’incarner pleinement, vivre des rapports humains riches et authentiques si nous nous limitons aux mots ?

Nous avons la responsabilité de montrer qu’un autre langage est possible, que la rencontre entre deux êtres ne doit pas suivre une conduite réglée, dictée et codifiée mais laisser la place à la palette de sentiments qui colorent nos échanges.

Que le respect et la liberté de nos corps passent par la conscience et l’attention qu’on leur porte, et qu’en les apprivoisant de la sorte nous ne nous offrons que plus d’envol.

 

Marguerite Chaigne